La grande vie de château

Pendant cet instant éphémère, elle vécut au château. Cela émoussait son petit monde de fantasmes. Ça n’était pas tant la richesse financière qui l’attirait, non. C’était une autre forme de richesse. Celle des vieux murs. De leur histoire, de toutes celles et ceux qui y avaient vécu, aimé, haï. De quoi peupler son imaginaire de mille et une histoires, de leurs émotions, qu’elle imaginait. Cette richesse, c’était le sublime qui se dégage d’objets qui ont traversé les époques. Fascinants témoins du passé et de ceux qui nous ont précédés.

L.W.

Corset d’Antan

Elle l’attendait avec impatience, elle prit tout son temps pour ouvrir le paquet qui avait été déposé dans sa boîte aux lettres. Délicatement, elle enleva le papier de soie fin et ses doigts touchèrent le tissu de coutil. Précieux mais solide, il avait traversé l’océan et un siècle. Les baleines avaient laissé quelques petites marques de rouille qui avaient traversé le tissu, à certains endroits. Mais cela ne se voyait presque pas. Son histoire était un mystère. Quelle peau avait-il recouverte ? Quelle chair avait-il enveloppée ? Il ne montrait que très peu de traces d’usure. Probablement quelqu’un de soigneux, ou qui l’avait très peu porté.

En partant du haut, elle serra les lacets, progressivement, jusque vers le bas. Le corset épousait parfaitement son corps jusque sur le milieu de ses fesses. Sa détentrice précédente ne devait pas être si différente d’elle, physiquement. Le caoutchouc des attaches était encore en parfait état, elle put y accrocher ses bas. Alors, elle se retourna vers la caméra et fixa l’objectif.

L.W.

Photo : Conteur d’Histoires

Après les corsets

Elle était en train de ranger ses affaires après une séance de pose. Elle voulait immortaliser en photos deux corsets qu’elle avait terminés récemment. Elle venait de délacer et d’enlever son corset, celui à fleurs roses délicates. Alors qu’elle était en train de le plier, il l’arrêta. « Attends, ne bouge pas, la lumière est si belle. » Elle s’arrêta. Elle savait que le corset avait dû laisser des marques sur sa peau. Des agréables petits dessins, témoins de l’étreinte du corset autour d’elle. Elle savait aussi qu’il trouverait ces marques jolies. Elle tint le corset contre son corps et se laissa prendre en photo. Puis, toujours dans ce joli rayon de lumière, rangea la suite de ses affaires. Il continua à l’observer à travers son appareil.

L.W.

Photo : Conteur d’Histoires

Autoportraits argentiques

Cela faisait longtemps que je n’avais plus fait de photo. Cela me manque parfois, j’ai des fois un peu la nostalgie des cuves de développement et de la chambre noire. Je suis très souvent devant la caméra, maintenant, mais rarement derrière. J’avais ressorti mon vieil appareil, l’année passée, et fait deux films lors de mon dernier voyage au Japon. Je les ai fait développer en laboratoire – mais j’avoue que je trouve un peu frustrant de n’avoir aucun moyen d’agir sur le développement dès lors qu’on ne le fait pas soi-même. Mais qu’à cela ne tienne, je n’ai pas les moyens de faire du développement argentique en ce moment, donc finalement, n’est-ce pas mieux que rien ? Après ce voyage, mon appareil photo est retourné dormir dans mon armoire, bien sagement. Il me restait un film, encore dans sa boîte d’origine.

Mars 2020, confinement. C’était l’occasion de ressortir mon appareil et d’exposer enfin à la lumière cette pellicule qu’il me restait. Dans une variation du mot « confinement », j’ai attaché mes jambes en faisant de jolis nœuds avec une corde. C’était la première fois que je faisais des auto-portraits avec un appareil analogique.

L.W.

Photo : Lulu Wite